« 9 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 19-20], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10875, page consultée le 24 janvier 2026.
9 avril 1843, dimanche matin, 11 h. ½
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour mon petit homme ravissant. Comment vas-tu
ce matin ? Tes pauvres yeux sont-ils moins fatigués que cette nuit ? Tu n’es pas venu
ce matin te reposer auprès de moi, méchant. Je l’avais pourtant bien gagné en
t’attendant toute la journée et toute la soirée d’hier inutilement. Plus nous allons,
plus je t’aime et moins tu viens. Mon amour grandit pendant que le bonheur diminue,
ça
n’est pas juste. Je ne veux pas te tourmenter, mon pauvre adoré, mais c’est bien
triste.
C’est demain que va commencer pour ta pièce l’épreuve de Pâques. Je voudrais comme toi que ces deux représentations
soient passées et savoir qu’elles n’ont fait aucun mal. Mais il n’en resterait pas
moins la pièce nouvelle qui sera dans tous les cas très préjudiciable aux Burgraves à cause de Rachel. Je comprends du reste ta générosité envers Mme de Girardin1 mais il n’en est pas
moins vrai que le théâtre comptant sur ta pièce ne s’est pas conduit avec loyauté.
Rien ne peut m’ôter de la tête qu’il n’y ait pas dans toute cette affaire un peu de
trahison de ce côté-là. Tout cela n’empêchera pas, comme tu dis, qu’elle ne prenne
la
pièce en temps et lieu et qu’elle ne devienne une des pièces les plus productives.
Mais en attendant on lui torda le cou
pour lui apprendre à vivre !
Je viens de voir Marinette qui m’a apporté du buis bénit. J’en ai une botte sur mon lit.
Je ne sais vraiment pas comment on peut en donner autant que ça pour deux sous. Ça
n’est pas cher assurément. Jour Toto. Jour mon
cher petit o, je vous baise et je vous adore et vous ? Pensez à moi, venez bien vite et
aimez-moi.
Juliette
1 Rachel joue dans Judith de Delphine de Girardin.
a « tort ».
« 9 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 21-22], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10875, page consultée le 24 janvier 2026.
9 avril 1843, dimanche soir, 11 h. ¼
Je n’ai pas pu t’écrire dans la journée, mon Toto à cause de tout l’aria1 que tu as vu. Je me sens dédommagée à présent que tout mon
monde est parti et que je suis tranquille. Je te plains mon Toto. Je plains aussi
mon
pauvre Charlot2 mais il est essentiel
de calmer cette fougue et cette violence excessive dans son propre intérêt.
Malheureusement il faut que les punitions te passent à travers le cœur avant d’arriver
jusqu’à lui, voilà ce qui m’afflige doublement. Aussi je suis triste pour toi ce soir.
J’étais déjà malade de ma migraine pour mon propre compte. Tout cela ne me constitue
pas un dimanche bien gai. Je te vois toujours à peine. Mon bonheur est bien souvent
en
retenue quoiqu’il ne fasse pas le rodomont3 et le brise montagne. Je suis punie par où je
ne pèche pas, ça n’est pas très juste mais c’est comme cela.
J’aurais voulu mon
cher petit Toto que tu m’apportasses les trois exemplaires des Burgraves, un pour Mme Pierceau dont les services et ceux de M. Démousseau nous sont si nécessaires, l’autre pour la
pauvre mère Lanvin qui fait elle aussi tout
ce qu’elle peut et plus qu’elle ne peut. Enfin le troisième pour Mme Krafft qui est
dans une mauvaise position et à laquelle nous devons d’autant plus d’égards. Est-ce
qu’il n’y aurait pas moyen d’avoir ces trois exemplaires tout de suite ? Il me semble
mon Toto que si tu le voulais bien cela serait possible. Tes éditeurs ont dû prendre
un parti hier samedi à ce sujet. J’espère qu’ils t’auront
envoyé le nombre d’exemplaires que tu leur as demandé et que tu penseras à m’en
apporter trois au moins quatre au
plus en comptant celui de M. Pradier. En
attendant, mon cher petit bien-aimé, je t’aime de toute mon âme et je te désire de
toutes mes forces. Je baise ton beau front et tes chers petits pieds.
Juliette
1 Aria : n. m. (de l’anc. fr. harier, harceler). Souci, ennui, tracas
3 Rodomont : fanfaron (de Rodomonte, personnage du Roland furieux).
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
